La redécouverte du manuscrit

Tout a commencé en 1979 : une poignée de passionnés d'histoire locale réunis dans l'association « Arkae», s'est attelée à créer un fond d'archives de la commune d'Ergué-Gabéric, aux portes de Quimper. De 2500 habitants en 1962, cette commune dépasse les 7000 habitants a la fin du siècle. Il y avait urgence à collecter la mémoire d'une communauté où l'autochtone était devenu minorité.

Dans La Fin des Terroirs, la brillante synthèse de l'américain Eugen Weber sur la modernisation de la France rurale (1870-1914), le hasard nous fait découvrir une citation de Jean-Marie Déguignet, tirée des Contes et Légendes de Basse Bretagne, publiés par Louis Ogès dans le Bulletin de la Société Archéologique du Finistère.

Et à la page 83 du Bulletin de la Société Archéologique du Finistère de l'année 1963, Louis Ogès nous fait découvrir un « humble bouquet de fleurs ancestrales, nées de l'âme populaire bretonne » : cinquante pages de contes et légendes. D'entrée, notre Déguignet détonne : « Les conteurs se sont moqué des savants... pour un verre d'eau-de-vie, conteurs et conteuses inventaient des légendes issues de leur seule imagination ». Le ton est donné : Louis Ogès nous apprend que ce personnage aux opinions aussi tranchées a écrit le récit de sa vie avec cette même verve caustique, et ceci en 26 cahiers de 100 pages. C'en est trop ! Après la délectation de la découverte venait le temps des nuits blanches : où étaient donc passés ces manuscrits sulfureux ?

Sur la piste des manuscrits :

L'association décide de publier ce recueil de contes associés à d'autre contes gabéricois rapportés par l'érudit Louis Le Guennec, dans Contes et Légendes du Grand Ergué. Un exemplaire de ce tirage parvient entre les mains d'une descendante de Déguignet qui se souvient que les écrits de son ancêtre avaient été publiés une première fois par Anatole Le Braz dans une revue parisienne. Renseignements pris il s'agissait de la Revue de Paris et le texte avait été publié sous le titre Mémoires d'un Paysan Bas-breton (15 décembre 1904 - 1er février 1905). Anatole Le Braz, alors au faîte de sa gloire, y présente l'auteur en termes dithyrambiques.

Article L'oeuvre de Déguignet retrouvéeC'en était trop, les cent trente pages de la Revue de Paris, essentiellement consacrées à ses campagnes militaires, nous avaient fait savourer un hydromel au goût sauvage ; nous avions collecté les premiers indices, restait à trouver le Graal.

Quelques sondages dans le puzzle familial nous laissaient sceptiques quant à nos chances de jamais retrouver ces cahiers, que personne ne se souvenait avoir vu. Il a fallu le coup de pouce d'un journaliste d'Ouest-France, Laurent Quevilly, pour qu'un appel à retrouver le manuscrit porte ses fruits : c'est dans un immeuble HLM de Kermoysan à Quimper que dormaient les précieux écrits. Grâce à l'amabilité des descendants de Jean-Marie Déguignet et du fait de la diligence de la municipalité d'Ergué-Gabéric, ce sont 41 cahiers de 100 pages qui ont pu être photocopiés.

Démobilisé en 1868, il revient au pays comme paysan, assureur, débitant de tabac ; ses opinions républicaines et laïques le font traquer par les cléricaux. Il termine sa vie dans la misère, dans des taudis quimpérois. C'est là, dans les années 1890, qu'il écrit son histoire, son existence de « paysan de neuvième classe ».

Seulement, problème, le « Récit de ma vie » qui est entre nos mains, n'est pas le même que le texte de la Revue de Paris. A la page 1467 du manuscrit, Jean-Marie Déguignet explique qu'Anatole Le Braz lui a offert 100 francs pour éditer ses Mémoires. Plusieurs années plus tard, ne voyant toujours rien venir, il crie au vol, pense à un complot des « monarchisto-nationalisto-cléricafards bretons », et réécrit le récit de sa vie. C'est cette nouvelle version que nous possédons.

Restait à les mettre à la disposition du public.        

La publication des manuscrits :

Comme à Anatole Le Braz, comme à Louis Ogès, comme aux responsables de la Revue de Paris, la tâche nous est apparue particulièrement ardue. Le français de l'autodidacte Déguignet est surprenant, cousu de bretonismes, émaillé de citations en latin, en italien, en espagnol, truffé de digressions, mais riche de quantité d’expressions populaires dans son savoureux parler de Cornouaille. Il aurait fallu réécrire complètement ces Mémoires, 2600 pages de cahiers d'écoliers ! Déjà la Revue de Paris avait renoncé, seules cent trente pages revues et corrigées, vraisemblablement par Anatole Le Braz, avaient été éditées. Mais cette version remaniée, susceptible de recueillir les faveurs des amateurs de romans-feuilletons, ne peut en aucun cas servir de référence à des lecteurs exigeants, formés aux écoles des sciences humaines.

L'option retenue fut de taper le texte petit à petit. Grâce à une chaîne de bénévoles, la bibliothèque municipale d'Ergué-Gabéric héritait d'une version accessible des 26 cahiers existants qui constituent les Mémoires de Déguignet. D'autres cahiers de moindre intérêt « traitant de philosophie, de politique, de sociologie et même de mythologie » restent encore à l'état de manuscrits.

Rapidement toutefois, on s'aperçut que les lecteurs privilégiés renonçaient à lire cette intégrale. L'auteur, qui écrivait dans des conditions particulièrement pénibles au tournant du siècle, - il vivait dans un taudis, sur un matelas de fougères - avait l'esprit obscurci par le délire de persécution : il en voulait aux nobles, aux curés, aux politiciens, causes de tous ses malheurs. Il en voulait surtout à Anatole Le Braz, « voleur » de ses manuscrits. Ses écrits sont alourdis par des considérations anticléricales, par des digressions sur la vie politique locale ou nationale, par des anathèmes contre ses ennemis, le tout au fil de la plume dans un désordre indescriptible. Ces circonvolutions permanentes à partir du neuvième cahier rendent le récit tortueux. C'est pourquoi nous avons décidé de proposer aux éditions An Here une continuité d'extraits des aventures du citoyen Deguignet, de façon à rendre le récit cohérent et facilement accessible, sans trahir l'esprit ni la lettre de l'auteur.

Car le témoignage reste d'une force inégalée. C'est un document unique sur la société rurale bretonne du dix-neuvième siècle. Deguignet ne s'inscrit pas dans la tradition des prêtres, des nobles et des intellectuels qui ont magnifié la tradition populaire. De La Villemarqué, Souvestre, Luzel, Le Braz et bien d'autres, sont à mille lieues des préoccupations de notre autodidacte. Il s'agit, pour la première fois, du témoignage direct d'un pauvre parmi les pauvres : mendiant, vacher, soldat, sergent, cultivateur, commerçant, miséreux, aliéné - une destinée féroce, dans laquelle les plaisirs de la vie occupent peu de place. Ces mémoires d'un écorché vif remettent en cause nombre d'idées reçues sur l'âge d'or de la civilisation rurale de Basse-Bretagne.

Le soldat Déguignet est aussi particulièrement incisif sur la vie militaire. Guerre de Crimée, campagne d'Italie, « pacification » en Algérie, expédition du Mexique, il aura vécu en quatorze ans toutes les expéditions du Second Empire. Il nous livre à travers son expérience de caporal et de sergent, une plongée décapante à l'intérieur de l'armée française, un contrepoint salutaire aux comptes-rendus lénifiants écrits par les généraux et les historiens officiels.

Le plus dérangeant chez Déguignet est sans doute son parti pris anticlérical. C'est un voyage à Jérusalem qui a détourné définitivement de la religion l'élève modèle du catéchisme. « Bouffeur » de curé, ses arguments et ses anathèmes prêtent à sourire aujourd'hui, mais à l'époque où il écrivait le récit de sa vie, le Finistère était quasiment en guerre de religion. De 1902 à 1905, la politique laïque et anticléricale du gouvernement Combes était vivement contestée en Bretagne. Les manifestations contre l'expulsion des congrégations, les protestations contre l'interdiction de l'usage du breton dans la prédication, rendaient le climat particulièrement tendu. Deguignet, le républicain athée, ne pouvait guère rester l'arme au pied dans un tel débat. Il inondera les personnalités et les journaux locaux de lettres d'injures, lettres reproduites intégralement dans le texte et de peu d'intérêt. Mais ses démêlés avec le clergé local sont vifs, et une fois grattées les imprécations, le texte évoque d'une façon particulièrement savoureuse la difficulté d'être libre penseur dans une société entièrement régie et contrôlée par la toute puissance de l'Eglise. C'est une partie de ces lettres qui a été publiées dans les Rimes et révoltes, aux éditions Blanc Silex.

Les manuscrits non retrouvés :

Cependant plusieurs manuscrits manquent encore à l'appel :

- L'ensemble des manuscrits vendus par Jean-Marie Déguignet à Anatole Le Braz (la première version) ; Anatole Le Braz en a fourni une copie à Lucien Herr, qui fut secrétaire de la Revue de Paris jusqu'en 1904, ainsi qu'à Lavisse. Cette copie avait déjà été remaniée par Le Braz, qui demandait en outre à Lucien Herr de proposer des corrections supplémentaires.
- Le premier cahier donnés par les descendants à Louis Ogès ;
- Son traité des abeilles (en breton, « truffé de mots français, latins, et même italiens »), présenté au concours Kroaz ar Vretoned, 1903.
 
Bernez Rouz 1998 - Copyright © Arkae